Les matins (6)

Edouard Bonnet

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Edouard Bonnet

"En ce monde, il y a deux catégories de personnes. Celles qui savent et celles qui ignorent. Bon. Chaque catégorie peut très bien s'en contenter. Mais là où cela devient pervers c'est que certains vont tenter de faire savoir à ceux qui ignorent et d'autres voudront faire ignorer à ceux qui savent. Le jeu peut commencer."

Tu te réveilles mais elle est déjà partie. Seuls vestiges tangibles de cette visite nocturne, des cheveux blonds abandonnés sur l'oreiller. Tu espères qu'elle a laissé un mot, un numéro quelque part dans le dédale ramassé de ton appartement.
Rien dans le salon. Que dalle dans la salle de bain. Pas davantage dans la chambre.
Pour une fois, pour la première fois depuis longtemps, te voilà désorienté. D'habitude, dans ton expérience de séducteur d'une nuit, plus vite tu te retrouves seul, mieux tu te portes.
Mais elle, tu avais envie de la regarder dormir. De la renifler des yeux. De partager un café avec elle, ou un thé, même si tu n'en bois pas, tu en as toujours en réserve pour les oiseaux de passage.
Tu ne comprends pas vraiment ce qui se passe, ce qui s'est passé.
Elle t'a suivi après cette discussion bordélique sur le rock anglo-saxon des années 60 à nos jours, sur la petite rivalité adolescente entre les défenseurs des Beatles et ceux des Stones, ou encore les pro-Oasis contre les jusqu'au-boutistes de Blur. Vous êtes rentrés chez toi, elle a bien voulu un whisky et ne s'est pas offusquée que tu lui serves sans glace, sans coca, avec juste une goutte d'eau fraîche. Elle avait l'air libre et sûre de ce qu'elle faisait quand tu lui as pris la bouche presque par surprise, tant et si bien que c'est elle qui t'a renversé sur le canapé en arrachant à moitié ta chemise. Le reste serait presque anecdotique si elle n'avait pas tenu ta nuque tout le long de votre étreinte. En te regardant droit dans les yeux. Tout du long. Comme si vous vous sondiez l'un l'autre dans cette emprise. Cherchant dieu-sait-quoi, reflétant la même candeur apeurée, ne dissimulant qu'à grande peine votre perte de repères, votre communion de sueur...
De cela, tu ne gardes que le souvenir ému d'une nuit improbable et soudain tu réalises. Tu mesures à quel point ces quelques heures ont été précieuses. Grâce à cette inconnue, pour la première fois depuis des mois, ton cœur a recommencé à battre.

© Short Édition
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