Standard Fantastique

Le tableau de Grand-Pa

Alex Maliraut

Il y avait un vieux tableau dans le grenier de mes grands-parents. Ni beau ni moche, il représentait simplement une pièce vide de tout personnage, un vieux salon avec fauteuil, bibliothèque et cheminée. Tout était très bien détaillé, à tel point que si on se mettait à bonne distance, on pouvait croire que la pièce était réelle. Dans mon enfance, ma déduction était que son manque d'originalité lui avait fait perdre sa place accrochée dans la maison, et c'était pour cela qu'il prenait depuis la poussière sous les combles.

En grandissant, je montais de moins en moins me réfugier là-haut pour jouer. Mais je prenais toujours plaisir à redécouvrir les vieilleries de mon grand-père à l'occasion. Plusieurs fois j'avais remarqué que la peinture possédait de nouveaux détails : un superbe service à thé, une nouvelle commode, même un tableau dans le tableau, exceptionnellement bien détaillé. Un jour je décidais de questionner : « Tu ne m'avais jamais parlé de tes talents de peintre Grand-Pa, c'est toi qui retouche le vieux tableau du grenier ? ». Il m'avait répondu en souriant : « Tu ne connais pas tous mes petits secrets. Tu veux que je t'apprenne à peindre ? C'est facile tu sais. » J'avais gentiment refusé, prétextant que je serais sûrement nul, il n'avait pas insisté.

Des années passèrent à nouveau, je découvrais la vie d'adulte. Je travaillais, je voyageais, la vie battait son plein sans que je puisse revoir autant que je voulais ma famille. Quand l'occasion se présentait, c'était pour un grand repas de famille. Je me réjouissais de revoir mes grands-parents toujours souriants, quelques rides en plus bien sûr, mais encore avec de l'énergie à revendre.
Le temps passa, la vie avançait mais finit tragiquement par prendre son dû. Je fus bouleversé par le décès de mon grand-père. Les bons moments passés ensemble repassaient en boucle dans mon esprit. Lors de la réception tenue chez eux, ma grand-mère m'annonça qu'elle ne voudrait plus vivre ici toute seule et que, de ce fait, elle se débarrassait de beaucoup de choses dans la maison. Elle proposa à tous ses enfants et petits-enfants de récupérer ce qui leur tenait à cœur. Sans hésiter une seconde, ni même demander l'avis de ma femme, je décidai de récupérer le tableau de mon grand-père, qui restait mon souvenir le plus marquant de lui. Les souvenirs me bousculèrent en montant au grenier après tant d'années. Je découvris avec surprise qu'il n'y avait pas qu'un mais de nombreux tableaux. Tous plus beaux les uns que les autres, mais toujours des pièces meublées, sans personnage. J'emportais le stock avec moi, les empaquetant et les déposant chez moi pour les trier plus tard.

La tristesse passée, je me lançai un dimanche à regarder de plus près ces divers tableaux, souriant en admirant tout le travail minutieux de Grand-Pa. Mais en retrouvant celui du grand salon, je fus surpris de voir que de petits éléments avaient bougé de place. Misant sur ma mémoire d'enfant peu fiable, je supposai qu'il avait décidé de changer des détails qui ne lui plaisaient pas. J'accrochai ce tableau dans mon bureau, laissant les autres de côté.
Un matin, mal réveillé, je m'installai devant mon ordinateur quand je crus voir du mouvement sur une des peintures posées au sol. M'approchant plus près dudit tableau – représentant une salle de bain –, je remarquai un effet étonnant de la peinture faisant bouger l'eau. Décidément, ses talents de peintre étaient exceptionnels ! En analysant un peu plus les perspectives, j’entraperçus pour la première fois l'ombre d'un personnage. Grand-Pa avait donc fini par ajouter de la vie dans ses tableaux, peut-être que les autres en avaient aussi de cachés ? Je décidais donc de me lancer à la recherche de détails m'ayant échappé. Je tombais sur le tableau d'une chambre, et alors je restais bouche bée : mon grand-père y était peint, cherchant des vêtements dans une armoire. Il s'était illustré lui-même dans ses tableaux ! Mais voilà qu'il se retournait vers moi et me souriait. Interloqué, je reposai le tableau et me reculai. C'était impossible, je ne me rappelais pas avoir bu tant que ça la veille au point d'halluciner à cet instant. Mais la peinture bougea de nouveau, se tournant vers moi et me saluant. En chaussons et robe de chambre, le personnage se dirigea vers un côté du cadre et disparut. Ne comprenant toujours pas, mais la curiosité prenant le dessus, je m'agitai auprès des autres tableaux, cherchant où il était parti. Je le retrouvai sur la peinture de salon accrochée au mur. M'en approchant, je constatai qu'il s'était installé dans son fauteuil, écrivant sur un cahier. Par je ne sais quel procédé, il colla de l'autre côté de la peinture différentes feuilles, où je distinguai à peine de fins traits d'écritures.
Cherchant dans mes tiroirs mal rangés, je finis par trouver une vieille loupe qui n'avait pas servi depuis une éternité. Nez à la peinture, je déchiffrai à grand peine les écrits de mon grand-père : il avait réussi. Après une vie humble dans sa petite maison de campagne, il s'était retrouvé projeté dans la maison de ses rêves. Il avait pensé chaque pièce, chaque détail. Il ne pouvait pas rêver mieux, et espérait que ma grand-mère pourrait le rejoindre le moment venu. Il s'était beaucoup amusé à me voir découvrir son univers, et espérait ne pas m'avoir fait trop peur. Il m'expliqua aussi que, si un jour l'envie me prenait, il avait gardé des toiles blanches et sa peinture dans le grenier. Ainsi, il était encore possible de lui offrir d'autres pièces, décorées à ma convenance.

Je récupérai dès la semaine suivante ce qui restait de l'atelier de peinture de Grand-Pa. Ne voulant pas effrayer ma femme, je gardais le secret pour moi. En l'entendant crier de surprise un soir, je compris qu'il était temps de lui expliquer. Depuis, je me suis mis à la peinture. J'ai peint différents paysages, plus ou moins réussis. Grand-Pa a l'air d'apprécier. Comme cela, même aujourd'hui il peut continuer à voyager.


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Alex Maliraut

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